LES ETAPES DU
DÉVELOPPEMENT NATUREL
et LES PERIODES DE LA CROISSANCE
CHEZ L'ENFANT.
Maria
Montessori (1870-1952)

Notre méthode
a permis de découvrir chez l'enfant
des
caractéristiques morales jamais observées jusque
là.
En effet,
nous nous sommes trouvés face à la "figure
nouvelle d'un enfant incompris". C'est pourquoi nous nous
sommes
tournés vers une action sociale active
pour mieux faire comprendre l'enfant,
travailler à sa défense et faire
reconnaître ses droits.
L'enfant
qui évolue dans l'environnement créé
par l'adulte,
vit dans un
contexte inadapté à ses besoins de vie ;
besoins
physiques, d'une part,
mais aussi
et surtout besoins psychiques de développement,
et
d'ouverture intellectuelle et morale.
Parmi les besoins de l'enfant, nous négligeons les plus
humains :
ceux de son esprit et de son âme.
Alors que tout l'univers suit des lois bien établies,
comment pourrait-il se faire que l'esprit humain lui-même
se construise au gré des circonstances,
c'est-à-dire sans suivre des lois ?
Les
problèmes de l'éducation doivent être
résolus selon les lois de l'ordre cosmique,
lois qui
vont de celles régissant l'édification psychique
de la personne humaine,
qui sont
éternelles, à celles, changeantes,
guidant la
société sur les voies de son évolution
terrestre.
Si ces lois
ne sont pas respectées,
la
construction de l'individu peut être anormale voire
monstrueuse.
Mais si
l'on y veille, avec le souci de découvrir et de
conforter les lois du développement, alors peuvent se
manifester
des caractères encore inconnus et surprenants
dans
lesquels on pourra progressivement entrevoir les fonctions
internes mystérieuses qui dirigent la création
psychique
de l'homme.
Dans notre civilisation actuelle, l'un des dangers les plus
menaçants est d'aller,
dans l'éducation de l'enfant, à l'encontre des
lois de
son développement et de l'étouffer ou de le
déformer du fait des erreurs des
préjugés
courants.
Aider la vie :
voilà le premier principe fondamental.
Qui donc
aujourd'hui, peut révéler les chemins normaux de
la croissance psychique
de l'être humain, sinon l'enfant
lui-même placé dans les conditions
adéquates ?
Notre
premier maître sera donc l'enfant lui-même,
ou
plutôt l'élan vital et les lois cosmiques qui le
conduisent inconsciemment,
non pas ce
que nous appelons " la volonté de l'enfant ",
mais la
mystérieuse volonté qui dirige sa formation.
Il
s'agit d'une énergie, d'une dynamique intérieure
qui tend d'elle même à
se manifester, mais reste enfouie parce qu'elle est bloquée
par les
préjugés universels.
C'est une forme mentale propre à l'enfance qui n'a
jamais été reconnue.
Les idées nobles et les hauts sentiments ont toujours
existé ;
ils se sont
toujours transmis par l'enseignement;
et
pourtant, les guerres n'ont jamais cessé.
Et si
l'éducation devait continuer à être
conçue
selon les
vieux plans de transmission de la connaissance,
il n'y
aurait
plus rien à espérer pour l'avenir du
monde.
Quelle
valeur
peut avoir la transmission de la connaissance,
si la
formation de
l'homme est négligée.
La
grandeur de la personne humaine commence à la naissance de
l'homme.
Cette
affirmation, singulièrement mystique,
mène
à cette conclusion qui pourrait paraître
étrange :
l'éducation
devrait commencer à la naissance.
Pratiquement
parlant, comment peut-on éduquer un
bébé nouveau-né,
ou
même pendant la
première ou la deuxième année de sa
vie ?
L'éducation
pendant cette période, doit être
comprise comme une aide
au
développement des possibilités
psychiques innées dans l'être humain ;
c'est-à-dire
que la forme la plus commune de l'enseignement - la parole -
ne peut
être employée.
Les
deux premières années de la vie ouvrent un
horizon
nouveau ;
elles révèlent des lois de construction
psychique, jusqu'alors ignorées.
Il existe, dans la partie la
plus intime de chaque enfant,
un maître vigilant,
pourrait-on dire, qui sait obtenir les mêmes
résultats
chez tous,
en quelque pays qu'ils se trouvent.
L'unique langage que
l'homme apprenne parfaitement est, sans aucun doute,
celui qu'il a
appris dans la première période de son
enfance,
alors que
personne ne pouvait lui enseigner.
C'est
comme si la nature avait voulu sauvegarder chaque enfant de l'influence
de l'intelligence humaine, pour laisser la prédominance au
maître intérieur qui l'inspire ;
lui
permettre
d'édifier une construction psychique
complète,
avant que
l'intelligence des adultes
puisse
entrer en contact avec son esprit et
l'influencer.
Ce n'est
qu'aprés des expériences
répétées que nous acquîmes
la certitude
que
tous les enfants, indistinctement, ont cette capacité
"d'absorber" la culture.
Nous
découvrîmes ainsi que
l'éducation, ce n'est pas ce qu'apporte le maître :
c'est
un processus naturel qui se développe
spontanément dans
l'être humain,
qui ne
s'acquiert pas en écoutant des mots,
mais par la
vertu d'expériences effectuées dans le
milieu.
Mes
expériences passées en des pays si
différents
ont duré plus de quarante ans et,
nous
découvrîmes ainsi que l'activité
individuelle est
la seule faculté
qui stimule
et développe, et qu'elle
vaut pour les enfants à l'âge
préscolaire,
comme
pour les enfants des écoles primaires et pour ceux des
écoles plus avancées.
Nous
ne devons donc plus nous fonder sur un programme
préétabli,
mais sur la
connaissance de la vie humaine,
à la lumière de cette conviction,
l'éducation
du
nouveau-né acquiert brusquement son importance.
Nous
avons donc conduit des observations dans le but de découvrir
les
lois de la vie ;
si nous voulons aider la vie, la premiére
condition est, en effet,
de connaître les lois qui la gouvernent.
Cette connaissance du développement psychique du petit enfant
doit être largement diffusée :
l'éducation pourra,
seulement alors acquérir une autorité nouvelle.
Si la
société retient la
nécessité d'une
éducation obligatoire,
c'est que l'éducation doit
être apportée d'une façon pratique ;
et quand il
sera admis que l'éducation doit commencer à la
naissance,
il sera indispensable que la société connaisse
les lois
du développement de l'enfant. L'éducation
s'efforcera
donc de s'imposer avec autorité à la
société
à laquelle elle est attachée.
Si
nous disons que notre type d'esprit d'adulte est conscient,
il faut
appeler celui de l'enfant inconscient ; mais inconscient ne signifie
pas inférieur. L'enfant assimile ses impressions, non pas
avec
son esprit, mais avec sa propre vie.
Le
développement psychique de l'enfant, et pas seulement celui
du
corps,
semble dirigé sur le même plan créateur
que
celui de la nature.
La
vie n'est pas sur la terre seulement pour se conserver
elle-même,
mais pour y accomplir un travail essentiel dans la
création
et par conséquent, nécessaire à
tous les êtres vivants.
Et ceux qui, comme nous, cherchent
à aider la vie par l'éducation,
considérant
l'enfant en tant qu'être vivant en période de
croissance,
cherchent à interpréter quelle est sa place dans
la
biologie,
c'est-à-dire dans le plan d'ensemble de la vie.
A sa
naissance, l'enfant porte des potentiels constructifs
qui doivent se
développer au dépens du milieu,
il existe en lui un
pouvoir global, une essence humaine créative
qui le pousse
à construire l'homme de son temps,
de sa civilisation, et
grâce à sa faculté absorbante,
il procède
selon les lois universelles de la croissance.
Le
développement du petit enfant comporte de multiples phases
dont
la succession est déterminée par des lois
spéciales, communes à tous.
On
peut bien dire qu'au départ les enfants sont tous
égaux ;
ils suivent le même mode de développement et les
mêmes lois,
tous ayant les mêmes besoins psychiques
et
suivant le même processus pour construire l'homme,
chacun doit
passer par les mêmes phases de croissance.
Seule, la nature qui a
établi ses lois
et qui a déterminé certains
besoins de l'homme en voie de développement
peut dicter la
méthode d'éducation
déterminée par le but ;
satisfaire aux besoins et aux lois de la vie.
Ces lois et
ces besoins,
c'est l'enfant qui les indique lui-même par ses
manifestations
spontanées et par son progrés, par la
manifestation de sa
paix et de sa félicité,
par
l'intensité de ses
efforts et la constance de son libre choix.
L'organisme
mental est pour nous une unité dynamique,
qui transforme sa
structure à travers les expériences actives
conduites
dans le milieu, guidées par une énergie.
Et
si nous réfléchissons que le
développement de
l'enfant ne peut être détruit,
mais qu'il peut demeurer
incomplet ou être retardé
quand nous ne lui accordons pas
la possibilité de faire ses propres expériences,
le
problème de l'éducation surgit dans toute son
étendue.
Seul,
l'enfant nous offre l'image de la majesté de la nature
qui donne
la vie en donnant la liberté et l'indépendance ;
et elle
la donne suivant les lois déterminées par rapport
au
temps
et aux besoins de l'être ; elle fait de la liberté
une loi de vie : être libre ou mourir.
C'est
sur les enfants libres dans leurs choix
qu'ont pu être faites
toutes les observations
sur leurs tendances et sur leurs besoins
psychiques.
La
vie commence à l'acte de la conception,
la façon dont se
développe l'embryon
est par conséquent
conditionnée par la conception.
Par la suite, l'enfant pourra
être influencé, mais seulement par le milieu,
ou bien,
pendant la gestation, par les conditions de vie de la
mère.
Il
y a des lois naturelles qui accompagnent la croissance et la formation,
et l'individu doit suivre ces lois pour construire son
caractère, son psychisme,
la construction psychique peut se
suivre en chacun de ses èlèments,
et l'observation
confirme que le caractère de l'homme n'est pas
seulement
le
résultat de l'éducation, mais une
réalité
qui fait partie du guide complexe de l'univers. C'est la
volonté
de l'univers, ce n'est pas le résultat de ce que nous
imposons ;
c'est un élément de la création, non
de
l'éducation.
Une
des premières aides à la vie psychique de l'enfant
est la
réforme du lit et des habitudes relatives au long sommeil
imposé.
L'enfant
doit avoir le droit de dormir quand il a
sommeil,
de
s'éveiller quand il a fini de dormir, et de se lever
quand il le veut.
Il
faut donc que l'adulte essaye d'interpréter les besoins de
l'enfant
pour les comprendre et les seconder en lui préparant
une ambiance appropriée.
C'est ainsi que peut s'ouvrir une aire
nouvelle de l'éducation, celle de "l'Aide à la
Vie".
Une
des périodes sensibles les plus importantes et les plus
mystérieuses
est celle qui rend le petit enfant sensible
à l'ordre.
Cette manifestation se produit dès la
première année de la vie
et se prolonge durant la
seconde.
Il peut nous sembler étonnant,
extravagant que les
enfants aient une période sensible à
l'égard de
l'ordre extérieur, alors que nous sommes
persuadés qu'ils
sont désordonnés par nature.
Ce
qui surprend c'est son extrème
précocité, chez
l'enfant de deux ans,
le besoin d'ordre a retrouvé une forme
calme,
c'est alors que commence la période active et tranquille
de ses applications.
L'ordre des
choses , c'est connaître la
place de chacune d'elles,
c'est se
rappeler l'endroit où chaque
objet se trouve,
c'est-à-dire
être capable de s'orienter
dans l'ambiance,
la
posséder dans tous ses détails.
Tout
cela prouve que la nature a mis chez l'enfant
cette sensibilité
à l'ordre pour construire un sens
intérieur
qui n'est pas
destiné à établir la distinction entre
les choses,
mais la distinction des rapports entre les choses.
La
sensibilité à l'ordre existe chez l'enfant
à la
fois extérieurement,
et elle a trait aux rapports entre l'enfant
et l'ambiance, et intérieurement,
et elle lui fait prendre
conscience
des différentes parties de son propre corps et de
leur position.
C'est ce
qu'on pourrait appeler "l'orientation
intérieure".
C'est
donc par un don de la nature que débute cette
élaboration,
et les
expériences conscientes ne font que
développer ce don.
L'enfant
nous a démontré que l'intelligence ne se
construisait pas
lentement,
de l'extérieur, comme le concevait la psychologie
mécanique,
celle qui influence encore pratiquement
l'éducation
et par conséquent, le traitement de
l'enfant.
L'enfant
part de rien et devient précisément
l'être actif
qui doit avancer tout seul.
La base
autour de laquelle agissent
intérieurement
les
périodes sensibles, c'est la raison.
Le
raisonnement germe peu à peu comme une fonction
naturelle,
comme une
chose vivante qui croît et se concentre,
grâce
aux images prises à l'ambiance.
C'est la force
irrésistible, l'énergie primordiale.
Les images
s'organisent tout de suite au service du raisonnement,
et c'est pour le
service du raisonnement que l'enfant absorbe tout d'abord les images.
L'enfant passe du néant aux origines,
en créant ce qui
caractérise la supériorité de
l'homme,
c'est-à-dire la raison.
L'organe
moteur qui caractèrise l'homme, c'est la main,
au service de
l'intelligence, pour la réalisation du travail.
L'
enfant ne se meut pas au hasard.
Il cherche à organiser ses
mouvements en obéissant aux impulsions
qui lui viennent de
l'intérieur.
C'est ce "moi intérieur" qui établit
l'unité entre la psychie naissante
et les organes d'expression
au prix de continuelles expériences.
L'important
est donc que
l'enfant choisisse
et
exécute lui-même ses gestes en toute
spontanéité.
Une
période de l'existence où l'individu est
prédisposé à la suggestion,
est précisement
cette période de l'enfance où la conscience est
en voie
de formation
et où la sensibilité envers les
éléments extérieurs en est
à un stade de
création.
L'adulte peut alors s'insinuer, s'infiltrer
subtilement,
animant de sa propre volonté cette sublime
propriété qu'est la volonté de
l'enfant.
Les actes
défendus sont particulièrement ouverts
à
l'infiltration d'une volonté
étrangère, quand
celle-ci n'agit pas assez violemment pour provoquer une
réaction.
Mais
un curieux comportement, commun à tous et,
pour ainsi dire
constant dans chacune de leurs actions,
était ce
caractère propre au travail de l'enfant,
que j'appelai plus tard
"la répétition de l'exercice".
Pour
que l'enfant perfectionne sa marche, il lui faut
marcher.
Son
premier pas, cet évènement salué
joyeusement par
la famille,
est précisement une conquête de la nature,
il
consigne le passage de la première année
d'existence
à la deuxième.
C'est, pour ainsi dire, la naissance de
l'homme actif qui se substitue à l'homme inerte : c'est pour
l'enfant le début d'une vie nouvelle.
L'aide
que devrait apporter l'adulte serait, à ce moment,
de renoncer
à son propre rythme, à ses propres buts.
Dès
le début de la seconde année, l'enfant n'est plus
attiré avec la fascination
propre aux périodes sensibles
par les choses clinquantes,
par les couleurs vives, mais plutôt
par de petites choses qui vous échappent.
On dirait que ce qui
l'intéresse, c'est l'invisible :
ce qui se trouve aux confins de
la conscience.
On
dirait qu'il existe vers l'âge de deux ans une
période
pendant
laquelle la nature fait faire à l'intelligence des
progrés successifs
afin de lui
faire prendre une complète
connaissance de toutes choses...
C'est
la nature, c'est la "création" qui règle toutes
choses.
Si nous nous
faisons une conviction de cela, il en découlera le
principe
"de ne
mettre aucun obstacle au développement naturel",
et au lieu de tant de
questions posées séparément sur le
développement du caractère, de
l'intelligence et du sentiment, une seule question se pose
comme base
de toute l'éducation : comment laisser libre
l'enfant?
Si
donc nous disons que spirituellement, l'enfant doit être
laissé libre,
parce que
c'est la nature créatrice qui peut le former et pas
nous,
nous ne
disons pas de le laisser "abandonné et sans soins".
C'est
dans le libre choix successif et dans la
répétition des exercices
comme
dans les activités successives, spontanées,
associatives
et
reproductives que l'enfant sera laissé libre.
On
ne pourrait concevoir cette liberté de
développement si, par sa nature
même,
l'enfant n'était capable d'un développement
organique spontané,
si la recherche de l'effort et la conquête des moyens
nécessaires
à sa
croissance harmonieuse n'existaient pas.
La
liberté fondamentale à savoir la
liberté de la personne individuelle,
est nécessaire à l'évolution du genre
humain pour deux raisons :
premièrement, elle donne aux individus des
possibilités indéfinies de
croissance
et d'amélioration et constitue le point de départ
du
développement complet de l'homme ; deuxièmement,
elle rend possible la
formation d'une société,
car la liberté est la base de la
société
humaine.
Nous
ne devons donc pas nous poser le problème de
l'éducation
comme
la recherche des moyens d'organiser la personnalité
intérieure de
l'enfant
et d'en développer les caractères
particuliers,
mais
uniquement comme le moyen de lui présenter "l'aliment" qui
lui est
nécessaire.
Le principal
message que nous avons cherché à faire passer
c'est la nécessité de
construire un environnement approprié aux enfants.
Il ne s'agit pas là
d'une idée matérialiste.
Elle a de solides fondements dans l'âme
humaine
et prend en compte quelque chose de profondément
caché en elle.
Cet environnement social pour l'enfant est destiné
à le protéger
non
dans sa faiblesse mais dans sa grandeur intrinsèque,
car il possède des
énergies potentielles énormes
qui sont prometteuses pour l'humanité
tout entière.
Le
développement se produit parce que l'enfant a eu la
possibilité de
travailler
et
d'être en contact direct avec la
réalité.
Il ne vient
pas
de quoi que ce soit que nous aurions appris à
l'enfant.
C'est un
processus créateur précis, un
phénomène naturel
qui se
produit lorsque
l'on offre à l'enfant la chance
de
déployer ses propres efforts et de
se livrer à un travail qui soit le sien,
sans
intermédiaires.
Maria
Montessori (1870-1952)